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La photographie pour ritualiser la mort


Holta Hoxha

Holta Hoxha est albanaise et licenciée en droit de l'Université de Genève. Elle est retournée en Albanie en 2003 pour ouvrir une galerie à Tirana. Elle nous a contactés, cherchant à atteindre Olivier Christinat pour un projet de travail et d'exposition à Tirana avec de jeunes photographes albanais.

Elle explique sa démarche dans un texte sur l'importance de la photographie pour ritualiser la mort. Nous en publions ici de larges extraits.


L’Albanie (ou, disons de manière plus large les albanais) sont un peuple qui se trouve, dans le long chemin de la détermination de ses valeurs, au milieu d’un croisement.
Ayant passé la moitié de ma vie ici et la moitié en Suisse, je ressens, comme beaucoup de mes amis, très profondément cette proximité avec le jeune kamikaze tchétchène ou palestinien aussi bien qu'avec le jeune occidental horrifié par ce genre d’événements (70% des albanais sont d’origine musulmane pratiquants ou non et le mixte des cultures dans les Balkans est vivant chez chacun de nous car nous voyons tous les jours des femmes à moitié nues dans les rues, mais également des femmes parfois plus couvertes que des afganes au temps des talibans).


Il s’agit d’un problème général dans les Balkans, mais particulièrement prononcé pour nous, car notre histoire a été bien plus fragmentée que celle des autres peuples comme les grecs ou les peuple slaves.
En effet, il y a chez ces ethnies des croyances qui sont la ligne directrice de leur évolution à travers les siècles, basées entre autres sur la religion et les valeurs qu’elle y a imprégnées.


Ce qui fait des albanais un peuple en manque de valeurs sûres et par conséquent sans une identité très claire, et donc en proie à n’importe quel courant qui s’offre, est précisément la fragmentation de l’histoire, le croisement parfois violent des valeurs, ou pire encore, le déracinement de toute valeur, aussi peu solide soit-elle.


Les seules valeurs qui unissent les albanais de nos jours sont la langue et nous ne pouvons même pas réellement parler de ses frontières, car en ce moment même on dispute ces dernières dans presque tous les pays qui nous entourent.


Pour ma part, ce qui m’a le plus choquée à mon arrivée en Albanie (après 13 ans de vie en Suisse) était la vulgarisation de la mort.
Les médias nous envahissent tous les jours, par la parole (la majorité des pages de journaux et revues), mais surtout par l’image, d’événements macabres qui dans les autres pays ne se traduisent que par de petites lignes dans les Faits Divers.

Tout au long de la journée nous avons l’impression de marcher à côté de la mort dans les rues de la capitale ou ailleurs : un immeuble ou deux voisins s’entretuent pour une raison futile, un coin de rue ou un mari tue sa femme par jalousie, une place centrale ou un homme tue son ami pour des histoires de drogue, un procureur exécuté devant la Cour, en passant par les accident de rue qui se produisent partout et comme si cela ne suffisait pas on nous les montre et remontre à maintes reprises à la TV et encore le lendemain dans tous les journaux en p remière page, pour finir avec les animaux abandonnées et tués par les voitures partout également (Dieu merci pour les animaux nos médias ne mettent pas une rubrique spéciale en première page des journaux ou à la TV…).

La mort nous accompagne partout et dans tout ce que nous faisons. Nous nous en sommes fait presque une amie et si un jour il n’y a aucune image de la mort dans
les médias (ce luxe est rare, il faut le dire…) nous parlons précisément de son absence comme d’un phénomène anormal !


Je me suis donc mise à rechercher ce que la mort a signifié pour mon peuple à travers les siècles et j’ai découvert que cette banalisation est plutôt récente et dûe surtout aux médias d’après la «chute du communisme », mais en partie également au communisme lui-même.

Avant cela la mort engageait tout un rituel, particulier dans chaque région de l’Albanie. En relisant des documents sur ces rituels j’en ai eu la chair de poule. Ils ne sont respectés actuellement que de manière très pâle et essentiellement par la vieille génération. Les jeunes ne les connaissent pas ou peu.

Serait-ce entre autres pour cela que la mort et par conséquent la vie, ont tant perdu de leur valeur dans ce pays.

Ceci est aussi une partie de la réponse à la question posée plus haut car,entre autres rites, les rites mortuaires font partie de notre patrimoine culturel et nous y trouvons ce qu’il y a de plus authentique pour les albanais. Nous y découvrons les valeurs. De plus, ces rites sont la preuve de l’ancienneté de ce peuple qui vit, sans même y faire attention, à côté de sites archéologiques vieux de 3000 ans.


Serait-il possible qu’en réveillant « l’ancienne Mort » à l’albanaise avec les rites et le sérieux qu’elle comprenait, nous réussissions à montrer combien la perte de ce sérieux rend notre quotidien macabre au possible.

Il ne s’agit bien évidemment pas de revenir à ces rites ancestraux, mais tout simplement de rappeler par là que la mort a une valeur entrecoupée avec celle de la vie et qu’en vulgarisant l’une, nous finirons par tuer l’autre. Bref, je voudrais montrer à travers cette exposition que si nous continuons ainsi, la violence fera partie de la culture de ce pays (avec la prostitution, la drogue et l’émigration) de la même façon que la fondue, les montres et le chocolat, font partie de la culture Suisse.

J’ai choisi la mort parce – qu’il y a déjà eu d’autres évènements artistiques qui se sont consacrés à la prostitution ou aux autres sujets susmentionnés (films, pièces de théâtres, peintures etc).

Cela m’a poussé a me poser deux questions (la 2ème étant nettement moins grave) :
1) Le crime choque-il vraiment moins que les autres sujets à Tirana ?
2) Pourquoi jamais de photographies artistiques à ce sujet ?

On peut répondre à la deuxième question en mettant en lumière l'absence de photographes professionnels de l'art à Tirana.

C'est pourquoi j'ai choisi de réaliser ce projet avec la collaboration d'un professionnel qui travaillerait avec quelques photographes albanais, afin que le travail de création et l'exposition qui suivrait ne prenne pas des connotations de documentaire, mais reste dans le Fine Art et réussisse à exprimer avec finesse cette réalité tout en rappelant délicatement nos coutumes.


Mon idée de voir M.Christinat prendre part à cette exposition est partie de ce que j’ai vu et lu sur son travail en général, sur la série « Evénements » en particulier et de mon attachement à ce qu’il exprime à travers son art. Je pense qu’il serait l’artiste qui réaliserait le mieux cette exposition, accompagné d’artistes albanais.

[ Olivier Christinat ]

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La 1ère question reste à analyser, mais je sais que la réponse est OUI !

Nous en rions tous les jours dans les cafés, à travers des gags certes, mais ce n’est même plus un rire jaune, je vous assure (nous en rions de plein cœur car finalement c’est tellement idiot de tuer son voisin parce … que vous n’aimez pas son regard, c’est bête de tuer sa fille parce … qu’elle sort avec un garçon le soir, ce n’est pas grave de tuer un procureur puisqu’il était corrompu jusqu’à l’os de toute façon et ainsi de suite…).

La mort, le crime, l’assassinat, le meurtre, les cadavres, le sang…tout cela est devenu si banal à Tirana ou en fin de compte vous marchez tout de même terriblement calme et paisible dans les rues, à toute heure de la nuit ou de la journée, sans même que ces choses ne vous préoccupent, et bien que ces choses soient en face de vous à tout moment. Nous allons en boîte les samedis, au bord de la mer le dimanche, au resto, au cinéma, au théâtre, aux anniversaires, nous rions, nous vivons, nous goûtons même le luxe (et il n’est pas moindre qu’en Suisse) sans que cela nous préoccupe le moins du monde à aucun moment de nos 24 heures.

Et pourtant nous ne sommes pas à Paris ou NY, mais dans un pays ou la totalité des habitants n’y remplirait que deux ou trois petites rues de chacune de ces métropoles.

Etrange non?

J’appelle parfois cette ville : « le bled du crime passionnel», car je crois que la majorité de ces événements trouvent leur origine dans la mauvaise gestion de cette situation chaotique créée par le manque de valeurs.


Extraits de textes sur les rituels:

« ….Les pleurs des hommes se nomment GJAMA et les personnes qui pleuraient le mort était des professionnels… Le peuple réuni écoutait et tâchait de distinguer qui pleurait le mieux. Après que tous les professionnels aient fini les pleurs, les participants à l’enterrement partaient en ligne parallèle, en direction du mort, en se frappant la poitrine et en lançant des cris Eh Eh… A l'approche du mort, ils se mettaient à se griffer le visage, laissant le sang couler jusqu’aux habits traditionnels mis pour l’occasion… Les personnes n’ayant pas de lien de parenté avec le mort ne se griffaient pas réellement le visage, mais se piquaient seulement les bouts des doigts avec une aiguille pour accomplir le rite. Ceci est un rite païen qui a été sacré par l’Eglise quand le christianisme entra en Albanie, mais par la suite une partie de la population devenue musulmane sous le joug ottoman, les rites ne se respectaient plus en compagnie de tout le village mais seulement à la maison.
…Les repas en cas de mort étaient mémorables et coûtaient une fortune à la famille du mort, mais l’arrivée du communisme imposé à la population l’abandon de ces rites pour des raison évidentes (s'il ne pouvaient plus se les permettre, il valait mieux les supprimer sinon la population se prendrait conscience de sa misère) ».

Le projet est actuellement en préparation.








Holta Hoxha est albanaise et licenciée en droit de l'Université de Genève. Elle est retournée en Albanie en 2003 pour ouvrir une galerie à Tirana. Elle nous a contactés, cherchant à atteindre Olivier Christinat pour un projet de travail et d'exposition à Tirana avec de jeunes photographes albanais.

Elle explique sa démarche dans un texte sur l'importance de la photographie pour ritualiser la mort. Nous en publions ici de larges extraits.